Rapport Gautrin : une 33e recommandation

Auteur: 
Yves Moisan

La stratégie gouvernementale québécoise pour le “Web 2.0″, appelée communément “rapport Gautrin”, a été rendue publique plus tôt cette semaine.  Le rapport contient 32 recommandations visant à faire entrer l’administration publique québécoise dans l’ère du web.  Dans la lettre de présentation de son rapport, le député Gautrin précise les “attentes quant à l’utilisation du Web 2.0 … soit : une plus grande transparence dans l’action gouvernementale; une participation accrue des citoyens à la gouvernance;  et une meilleure collaboration entre les acteurs de la fonction publique.”  Soit.  Lorsque j’ai lu le libellé des recommandations, une chose m’a particulièrement étonnée : il n’y a *aucune* mention des mots “logiciels libres”.  Il faut aller voir dans le rapport lui-même, notamment dans le détail des recommandations 7 et 14, pour lire quelques lignes sur le logiciel libre.

Dans le contexte d’une initiative de gouvernement ouvert/données ouvertes, cela a de quoi étonner.  En fait en lisant attentivement les “attentes” de M. Gautrin, on constate bien qu’elles ressortissent davantage à un rôle de consommateur que de producteur et c’est là où j’estime que le gouvernement n’est pas allé assez loin.  Il manque une 33e recommandation au rapport Gautrin que je formulerais comme suit :

Recommandation 33 : Pour prendre réellement le virage Web 2.0, le gouvernement devrait mettre à contribution ses professionnels en informatique pour *développer* du logiciel ou contribuer à des projets logiciels existants.  Dans le but de maximiser le retour sur investissement, tout logiciel développé ou financé par le secteur public ainsi que tous les artéfacts documentaires (plans, manuels, etc.) qui y sont liés devraient être publiés selon une licence libre ou approuvée par l’OSI, sauf exception.  NOTE : cette recommandation est une traduction libre d’un des éléments de la politique d’utilisation du logiciel libre du gouvernement … écossais.

Au départ, le titre du présent billet était tout autre : ALISS au pays de l’Écosse.  Et voici ce qui m’a suggéré ce titre : “Engineclub was started in January 2010 as part of the ALISS project for the National Health Service in Scotland.”   “Welcome to ALISS: access to local information to support self management for people with long term health conditions.”

En Écosse, le principe de la recommandation 33, on le vit.  Cela a donné du code “sonnant et trébuchant” : ALISS et EngineClub, le premier étant un service hébergé, par le gouvernement écossais je présume, pour les malades chroniques de l’Écosse et le second étant le coeur informatique du premier, basé sur des outils de l’informatique libre : Django, un “framework” Python libre qui permet de faire des environnements web utiles (et pas juste des “sites webs”) et MongoDB, un moteur de base de données, libre également, que l’on qualifie de “NoSQL”.  Coût des licences pour les logiciels d’ALISS au pays de l’Écosse : 0 $.  Latitude du gouvernement écossais : complète.  Bénéfice potentiel pour le gouvernement écossais : bonification du logiciel via la participation d’un autre ministère de la Santé quelque part dans le monde. 

Sans recommandation 33 au Québec, que ferait-on ?  J’émets l’hypothèse qu’ALISS au pays du Québec serait fort probablement une application aspx/.NET (qui ne fonctionnerait probablement que dans Internet Explorer) avec une bonne vieille BD relationnelle gérée par SQL Server de Microsoft.  Coût des licences pour les logiciels d’ALISS au pays du Québec : des (dizaines/centaines de ?) milliers de dollars, soit au moins quelques milliers de dollars pour MS SQL Server au départ et ensuite, si le système grossit, d’autres milliers de dollars pour acheter d’autres licences de SQL Server “par processeur”.  Latitude du gouvernement québécois: inexistante.  Le gouvernement serait confiné à sa prison dorée et demeurerait impuissant devant les changements souvent tout à fait irrationnels des éditeurs de logiciels qui peuvent restreindre l’utilisation du logiciel dont ils vous permettent l’utilisation (via la “end-user license agreement”) ou en augmenter sensiblement le coût d’utilisation sans crier gare.  Bénéfice potentiel pour le gouvernement québécois : aucun, sauf l’assurance 1) de devoir payer des frais d’utilisation ad vitam aeternam et 2) d’être, aujourd’hui et pour toujours, LE seul développeur/utilisateur de son système.

Simplement, voici un gouvernement, celui de l’Écosse, qui, au lieu de se limiter à un rôle de consommateur/utilisateur comme celui auquel le rapport Gautrin nous convie par omission, *participe* au Web 2.0 : on affecte des fonctionnaires à développer du code et de la documentation dans des environnements informatiques libres sans autre objectif que celui de l’efficacité pure à développer un système fonctionnel.  Et ce sont les contribuables écossais qui payent pour que leur fonction publique contribue au bien commun !

Ce genre de truc me chavire toujours, tant rien ne me semble meilleure recette de “synergie” que ces histoires de services gouvernementaux ou d’universités qui rassemblent deux ingrédients fondamentaux : une expertise (la leur, celle de leurs fonctionnaires, de leurs programmeurs, de leurs gestionnaires de projet, etc.) et du logiciel libre.  Mélangez les deux ingrédients et obtenez, selon les variantes, une entrée, un plat principal ou un dessert impossible à concocter autrement.  Après avoir laissé macérer le mélange d’ingrédients, voyez combien le premier s’est trouvé stimulé par le second, dont les possibilités se laissent découvrir avec le temps.  À l’heure où on parle de redonner élan et expertise à la fonction publique, qui des fonctionnaires-utilisateurs-de-logiciels québécois ou des fonctionnaires-développeurs-de-logiciels écossais se sentent le plus revalorisés vous croyez ?

Enfin, si 40% des Écossais vivent avec un problème de santé chronique,  il y a fort à parier que c’est la même chose pour toutes les sociétés de la Terre.  Avec deux ou trois autres ministères de la Santé dans le mélange, on pourrait éventuellement parler d’ALISS au pays des merveilles.  Je ne pouvais pas ne pas la faire ;-)

Pendant ce temps, au Québec, ce pays où on se targue à qui mieux mieux d’innover, on “jase” depuis un an d’une place pour le logiciel libre dans la “Politique-cadre sur la gouvernance et la gestion des ressources informationnelles des organismes publics“, mais par ailleurs on s’apprête à consommer pour 1 G$ de produits informatiques privatifs.  S’il y avait un univers du logiciel libre, l’Écosse y aurait une belle petite étoile dans la constellation du GNU, scintillant à côté de celles du Brésil et d’un tas d’autres contributeurs, à gauche dans le firmament.  Donnons son étoile au Québec !